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Quelle est la place de l’humain à l’ère de l’IA ?

J’ai eu le plaisir d’interview un philosophe sur la question de l’IA et de l’humain. La voici ci-dessous :

(pour information, vous pouvez télécharger gratuitement Soft Skills Magazine sur le site https://jerome-hoarau.com

Jérôme Hoarau :
Bonjour à tous. Bonjour David.

David Doat :
Bonjour.

Jérôme Hoarau :
Entrons directement dans le sujet. L’intelligence artificielle est très présente aujourd’hui, et tu travailles dessus. En tant qu’humain, doit-on s’en inquiéter ?

David Doat :
Je vais répondre de façon nuancée. Il y a des raisons de s’inquiéter, mais aussi des raisons de se réjouir. Il faut garder une vision équilibrée.

En philosophie de la technique, on considère souvent que la technique est neutre et dépend des usages qu’on en fait. Un couteau peut servir à éplucher une pomme ou à tuer quelqu’un. On peut donc s’inquiéter des usages de l’IA, car les intentions humaines ne sont pas toujours bonnes, et même avec de bonnes intentions, les conséquences peuvent être négatives.

Une autre approche, notamment chez Bernard Stiegler, voit la technique comme un « pharmakon », à la fois remède et poison. Elle peut produire des effets imprévus, indépendamment des intentions.

Les écrans en sont un bon exemple : utiles, mais à l’origine de phénomènes d’addiction, de changements dans la motivation et dans nos relations sociales.

Une technologie n’est donc jamais totalement neutre. Elle influence nos comportements. C’est ce que l’on appelle l’« affordance » : la forme d’un objet oriente son usage. Une chaise invite à s’asseoir. De la même manière, certaines technologies orientent nos comportements sans que nous en ayons toujours conscience.

Jérôme Hoarau :
C’est intéressant. On le voit avec des outils comme ChatGPT : leur interface nous pousse à interagir d’une certaine manière.

David Doat :
Oui, cela rejoint les notions de « nudge » ou de « dark patterns ». Le design d’un outil influence nos comportements, consciemment ou non. Cela peut être bénéfique ou problématique.

Jérôme Hoarau :
Tu es conseiller en éthique, docteur en philosophie, chercheur. En quoi l’IA prend-elle aujourd’hui une place importante dans ton domaine ?

David Doat :
L’IA touche désormais toutes les dimensions de la vie humaine : sociale, politique, économique, culturelle.

On peut la considérer comme un « fait social total », au sens de Marcel Mauss, c’est-à-dire un phénomène qui impacte l’ensemble de la société.

Elle pose des questions éthiques majeures : comment peut-elle améliorer notre humanité plutôt que la diminuer ? Comment peut-elle contribuer à donner du sens à nos vies ?

L’IA compense certaines de nos limites, augmente nos capacités et prend en charge des tâches que nous réalisions auparavant. Mais cela peut créer un vide, notamment lorsque ces tâches étaient sources de sens, en particulier dans le travail.

La question devient alors : que reste-t-il lorsque ces activités sont déléguées ? Comment redonner du sens à nos actions et à nos engagements ?

Un autre enjeu important est le désengagement moral. Lorsque des décisions sont confiées à des systèmes automatisés, la responsabilité humaine peut reculer.

On le voit dans certains contextes critiques, mais aussi dans le domaine de la santé. L’IA permet des avancées importantes, par exemple dans la détection de maladies, mais elle comporte aussi des risques : erreurs possibles, confiance excessive, perte de vigilance.

C’est ce qu’on appelle le biais d’automatisation : plus un système est performant, plus on a tendance à lui faire confiance. Cela peut entraîner une perte de responsabilité et, à terme, une perte de compétences, ce que l’on appelle le « deskilling ».

L’enjeu est donc de tirer parti de ces outils tout en conservant notre capacité de jugement.

Jérôme Hoarau :
Merci pour ces éclairages. Tu interviendras le 23 avril à Namur. Que vas-tu proposer lors de cette conférence ?

David Doat :
Je vais revenir sur la relation entre l’homme et la technique. L’IA ne constitue pas une rupture totale : elle s’inscrit dans une continuité. Depuis toujours, nous créons des outils qui, en retour, nous transforment.

Il existe une forme de coévolution entre l’humain et la technique. Ce que nous devenons dépend aussi des outils que nous utilisons.

Nous vivons un moment particulier, un tournant où certaines technologies nous obligent à reposer la question de notre spécificité humaine.

Qu’est-ce qui fait de nous des êtres humains ? Que devons-nous préserver, alors même que nous déléguons à des machines des capacités que nous pensions exclusivement humaines, comme le raisonnement ou la production de langage ?

Les frontières se brouillent : les animaux montrent des capacités que nous pensions uniques, et les machines produisent aujourd’hui des contenus structurés en langage naturel.

La question devient donc : que reste-t-il de spécifiquement humain ?

C’est là que les soft skills prennent toute leur importance. Elles constituent des ressources essentielles pour coopérer avec ces technologies, tout en restant profondément humains et en donnant du sens à notre travail et à nos engagements.

Jérôme Hoarau :
Merci beaucoup David. Rendez-vous le 23 avril à Namur. Il reste encore des places : si vous êtes intéressés, laissez un commentaire sous la vidéo et nous vous transmettrons les informations.

À très bientôt.

Par Jérôme HOARAU

Jérôme Hoarau auteur de best sellers (Dunod, Alisio, Diateino), conférencier international (anglais et français) et la référence francophone dans le domaine des soft skills (Jerome-Hoarau.com). Il a obtenu plusieurs titres de sport du cerveau tels que :
- Champion du monde de Mind Mapping 2018
- Champion du Royaume-Uni de Mind Mapping 2019
- Vice-champion du Royaume-Uni en Lecture Rapide 2019
Il est le co-auteur des best sellers "Bon manager Mode d'Emploi" (Diateino), "Les Gentils aussi méritent de réussir" (Alisio) et de "Soft Skills (Dunod).

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